L’Être en Perpétuel Devenir, Partie 3 : “Retrouver le Chemin Vers Notre Corps”
« Il y a plus de sagesse dans ton corps que dans ta philosophie la plus profonde. » Friedrich Nietzsche
Nos corps portent nos histoires, notre vitalité et nos vérités. Bien qu’il se transforme au fil du temps, le corps conserve en lui une continuité.
Notre être s’adapte sans cesse à des milliards de stimuli extérieurs et intérieurs. Et nous seuls avons accès aux informations qu’il contient et aux signaux qu’il nous envoie: nos émotions, nos sensations, nos pulsions. Nous avons la capacité de percevoir et la capacité de sentir, en résonance avec tout ce qui se passe en nous et autour de nous.Si nous l’écoutons attentivement, le corps nous aide à discerner où nous en sommes, ce dont nous avons besoin et souvent même là où nous sommes appelés à aller. Il crée un rythme intérieur, une sagesse incarnée, une boussole interne, ce que nous appelons souvent “intuition”
Les expériences de vie peuvent être aussi agréables qu’éprouvantes. Laisser l’une ou l'autre nous traverser ne va pas de soi. Mais si nous parvenons à dissoudre les obstacles intérieurs qui nous en empêchent, nous élargissons notre capacité à accueillir la vie et à la vivre pleinement. Comme le rappelle John C. Pierrakos, fondateur de la thérapie “Core Energetics” :
« Dans l’anatomie humaine, les cellules se dilatent et se contractent. Il en va de même pour certains organes, comme le cœur, et pour des fonctions vitales tels que l’intestin ou les poumons, tout comme pour l’organisme humain dans son ensemble. La substance fondamentale de l'être est l’énergie. Le mouvement de cette énergie, c’est la vie. Plus ce mouvement est libre dans chacun de ses composants, en accord avec leur intégrité propre et leur cohésion, ainsi qu’avec celles de l’organisme tout entier, plus la vie est intense [plus elle est pleine]. »
Dans mon article précédent,L’Être en perpétuel devenir, Parie 2: Qu’Est-ce Qui m’Empêche d’Avancer ?, j’ai exploré comment les empreintes laissées dans notre système nerveux et dans notre corps peuvent nous détourner de la plénitude de la vie. Dans ce nouvel écrit, je m’attarde sur la manière dont nous pouvons nous en rapprocher, à travers ce travail subtil et courageux d’écoute et de retour au corps. Ce chemin n’est pas toujours aisé. J’y évoque comment, même dans les moments où nous nous sentons submergés ou débordés par de « grandes émotions », il est possible de retrouver le chemin vers soi.
La vie apporte rarement ses épreuves au moment opportun ; elles surgissent sans prévenir, souvent alors que nous croyons avoir trouvé un peu de stabilité. Et même lorsqu’on les pressent, la vague peut nous submerger avant que nous n’ayons repris notre souffle. C’est ce que j’ai ressenti il y a encore quelques jours. Depuis un certain temps, mes enfants passent une semaine sur deux chez leur père, et pourtant, chaque départ ranime le même scénario intérieur : une vague de vingt-quatre heures faite d’agitation en surface, sous laquelle se cache un vide. Je la sens monter, je sais qu’elle finira par retomber, je me rappelle de respirer, de me recentrer... et malgré cela, elle finit toujours par me tomber dessus.
L’artiste française Louise Bourgeois a su représenter ce ressenti particulier avec force dans son estampe Empty Nest : une femme est assise sur un tabouret à trois pieds (ses trois fils ?), la tête entre les mains, les jambes posées sur un autre tabouret ; comme si elle cherchait à rester ancrée, mais sans vraiment y parvenir. Je me reconnais profondément dans cette œuvre — elle reflète l’instabilité et la douleur qui surgissent dans les moments de séparation et de vide soudain. Cette douleur qui s’insinue dans la poitrine et semble impossible à contenir.
C’est alors que me reviennent les mots de
Rainer Maria Rilke :
« Laissez tout vous
arriver : beauté et terreur, continuez, aucun
sentiment n'est définitif. »
Malgré tout ce que j’ai appris et pratiqué, il m’arrive encore de trouver trop difficile d’accueillir certaines émotions ; alors, je retombe dans l’un des nombreux stratagèmes (pas si) ingénieux, que j’ai développés pour m’anesthésier, fuir ou me couper de l’inconfort. Mais de plus en plus, je trouve en moi la force de contenir ce qui surgit.
Les neurosciences modernes confirment solidement l’intuition freudienne selon laquelle une grande part de nos pensées conscientes ne sont que des rationalisations complexes, recouvrant un flot d’émotions, d’élans, de motivations et de souvenirs profondément enfouis dans l’inconscient. Elles rejoignent aussi ce que les pratiques spirituelles et corporelles ancestrales, notamment issues des traditions orientales, savent depuis longtemps : notre sentiment d’existence, de sécurité et de présence prend racine dans le corps.
Nous pouvons puiser dans cette sagesse incarnée. Elle se révèle dans la façon dont nous écoutons notre corps, dont nous demeurons présents, dont nous apprenons à nous réguler. Cet ancrage nous permet de rencontrer véritablement les autres, et la vie, avec davantage de clarté, au lieu d’être menés à l’aveugle par la peur, la culpabilité, le doute, l’anxiété ou le besoin de prouver quelque chose. Dès lors, nos actions, qu’il s’agisse de nos relations, de nos créations ou de notre leadership, s’enracinent plus solidement dans la réalité et dans la vérité.
Comme le rappelle Bessel A. van der Kolk dans “Le corps n’oublie rien”, près de 80 % des fibres du nerf vague, qui relie le cerveau à de nombreux organes internes, sont afférentes — elles transmettent donc l’information du corps vers le cerveau. Il souligne que nous pouvons directement agir sur notre système d’activation par la respiration, le chant ou le mouvement, un principe utilisé depuis la nuit des temps en Chine, en Inde, et dans toutes les traditions religieuses, mais qui reste souvent considéré avec suspicion comme “alternatif” dans la culture dominante.
Traverser un traumatisme ne consiste pas seulement à revisiter le passé, mais à se reconnecter à ce que nous en portons dans notre vécu actuel. Comme je l’ai déjà mentionné, le traumatisme perturbe l’interoception, notre capacité à percevoir ce qui se passe à l’intérieur de nous. L’interoception nous permet de ressentir la faim, la température, la tension, les sensations, les émotions. Réapprendre à sentir le corps de l’intérieur est essentiel pour restaurer la présence, et avec elle la capacité de passer du débordement et de l’aliénation de soi à l’autorégulation. C’est aussi une clé pour rencontrer toute émotion intense.
Je vous propose ici quelques étapes et repères concrets que j'utilise à cette fin.
La première étape est la conscience. Cela commence par l’écoute. Non pas des boucles de pensées et ruminations, mais du langage subtil des sensations. Remarquer ce qui se passe intérieurement, sans jugement : une gorge serrée, un cœur qui s’emballe, un ventre engourdi. Simplement observer. Ce geste peut sembler simple, mais il n’est jamais facile. Il demande de ralentir, de créer l’espace nécessaire pour que les signaux du corps puissent émerger. Dans ces moments où mes enfants partent, par exemple, je perçois une forme de fragmentation : je deviens agitée, irritable, hypersensible. Mon souffle se fait court, et et parfois je me surprends à le retenir. Mon diaphragme se tend, et quand j’essaie de respirer plus profondément, je rencontre une douleur dans la poitrine qu’il m’est difficile d’accueillir.
La deuxième étape consiste à nommer ce qui est ressenti. Les neurosciences montrent que lorsque nous mettons des mots sur notre expérience intérieure — « mon souffle est court », « je sens une douleur dans ma poitrine » — la charge émotionnelle s’apaise. Le langage aide à donner forme et cohérence au ressenti. Nommer devient un acte de régulation. Il ne s’agit pas d’en chercher la cause ou d’expliquer le pourquoi, mais simplement d’accueillir ce qui est présent.
La troisième étape implique de reconnaître l’interaction entre les pensées et les sensations. Quelles pensées sont associées à ce que vit le corps ? Quelle histoire le corps porte-t-il, et comment cela façonne-t-il l’esprit ? C’est là que la conscience et l’énergie se rencontrent. Certaines situations éveillent certaines sensations, qui éveillent certaines pensées ou réactions inconscientes. Pour revenir à l’expérience que j’ai décrite plus tôt, je remarque l’agitation dans mon corps et la douleur dans ma poitrine. Avec elles viennent des sentiments d’anxiété et de fébrilité, comme un animal en cage qui voudrait s’échapper. Cela entraîne un inconfort face à la solitude et un mélange de manque et d’élan de dépendance, rendant difficile de me concentrer, de focaliser, ou de rester ancrée. Ma réaction inconsciente est souvent de me maintenir dans un mouvement constant, en commençant mille choses sans les finir et sans m’arrêter, me coupant de mon ressenti. À d’autres moments, je cherche la compagnie, m’entourant de personnes comme moyen de fuir, présente en apparence mais absente en être. Quand nous prenons le temps de nous poser, quand nous restons, nous retrouvons un appui qui rend le choix à nouveau possible. Remarquer le processus apporte de la conscience. « Je remarque ce qui se passe en moi. Que se passe-t-il ensuite ? » La question n’est pas posée une seule fois, mais répétée, chaque fois accompagnée du fait de nommer (mieux encore si c’est dit à voix haute) et de respirer. Avec cette pratique douce, des transformations subtiles surviennent: la charge s’apaise, la présence grandit, et nous pouvons aborder notre monde intérieur avec plus d’ouverture, sans nous y laisser engloutir.
Dans un environnement sécurisant, lorsque nous pouvons nous approcher consciemment de cette part de nous-mêmes et nous mettre en mouvement avec elle, ce qui émerge est le ressenti sous-jacent, celui dont nous avons cherché à nous protéger : la tristesse, la douleur profonde, la blessure liée à la trahison, au rejet et à la perte ; le vide intérieur, l’impuissance, le désespoir, la peur, la terreur, et bien plus encore. C’est cette part de nous que nous avons tenté de fuir, que nous avons maintenue réprimée pendant si longtemps. Avec le soutien nécessaire, du temps et de la patience, notre système nerveux apprend peu à peu à rester avec ces émotions difficiles. Nous découvrons alors qu’en tant qu’adultes, nos corps peuvent contenir ce que celui de l’enfant ne le pouvait pas. L’armure n’est plus indispensable. La vie peut à nouveau circuler en nous, et notre expérience s’élargit, laissant de la place non seulement aux émotions difficiles, mais aussi à la joie, au plaisir et à l’accomplissement. Et bien que le Masque ne disparaisse jamais complètement, puisqu’il fait partie de nous, nous cessons de nous y identifier, de nous confondre avec lui. Ainsi, une nouvelle possibilité s’offre à nous. Désormais, nous avons le choix
Prendre conscience de la manière dont le corps organise les émotions ou les souvenirs ouvre la possibilité de libérer des sensations et des impulsions autrefois retenues pour survivre, sans nécessairement les mettre en acte. Cette libération assouplit les tensions physiques et permet aux émotions de remonter à la surface. Elle peut s’accompagner d’une décharge : mouvement, tremblements, sons, larmes, etc. Le corps se détend, respire plus amplement, retrouve son “flow”.
Cette compréhension trouve ses racines dans le travail de Wilhelm Reich, pionnier de la psychothérapie corporelle. Il considérait le traumatisme comme une perturbation du flux naturel de l’énergie. Un organisme en bonne santé, pensait-il, est celui qui peut se charger pleinement et se décharger pleinement, laissant les émotions et les sensations surgir, culminer et s’exprimer sans rester prisonnières. Pour Reich, le libre mouvement de l’énergie à travers le souffle, le mouvement, le son et la relation constitue le fondement de la vitalité et de la liberté intérieure.
En écoutant, nous apprenons à reconnaître ; en reconnaissant, nous nous rapprochons de la libération ; et surtout, nous nous familiarisons davantage avec nos corps et leurs besoins, afin d’avancer dans la vie avec plus de présence et de conscience.
Dans cette dynamique, une réaction forte surgit souvent pour écarter les sentiments trop envahissants : le “critique intérieur” s’éveille. Cette voix intériorisée, alimentée par la honte et la culpabilité, s’est créée dans l’enfance pour préserver le lien vital avec les proches. Pour un enfant, diriger sa colère vers l’extérieur comporte de grands risques : cela peut provoquer le rejet, la punition, le blâme, l’humiliation, voire la violence. Perdre l’amour ou la sécurité peut équivaloir à une mort psychique, alors l’enfant apprend à retourner sa colère et son agressivité contre lui-même. Cela prend la forme de culpabilité, d’autocritique et de jugements sévères. C’est un mécanisme de protection qui sauvegarde le lien, mais qui engendre une grande souffrance intérieure. La tâche n’est pas de nier cette voix mais de la remarquer lorsqu’elle apparaît. Peu à peu, l’enjeu est de cultiver un rapport plus doux et compatissant envers soi. C’est essentiel pour développer un ressenti de soi plus enraciné, et à partir de là, tisser des liens plus sains avec les autres.
Un exercice simple consiste à s’arrêter un instant et à se poser une question lorsque surgit une pensée critique :
- Quand la voix dit : « Tu as encore échoué », demandez-vous : « Est-ce si grave ? »
- Quand elle dit : « Tu n’es pas à la hauteur », demandez-vous : « À qui appartient vraiment cette voix ? »
- Quand elle dit : « Tu aurais dû mieux faire », demandez-vous : « Qu’est-ce que je dirais à un ami dans ce moment ? »
- Quand elle vous compare aux autres, demandez-vous : « De quoi ai-je besoin, là, maintenant ? »
Plutôt que de repousser cette voix, cette approche invite à la curiosité. Elle crée une distance entre vous et la pensée, ce qui en atténue l’emprise. Avec le temps, cela révèle à quel point ces schémas sont automatiques, anciens, et ouvre la voie à des réponses plus matures et plus claires.
Porter une attention douce au dialogue intérieur permet de mettre à jour des croyances limitantes et silencieuses dont nous n’avions pas conscience. Et ce petit déplacement intérieur, ce changement subtil de perspective, est souvent l’endroit même où commence la véritable transformation.
Quand nous commençons à aborder notre corps et les récits que notre mental fabrique, ces récits qui tentent de nous protéger de ce que nous ressentons, avec curiosité plutôt qu’avec peur, un espace s’ouvre. Les choses s’assouplissent, se déplacent, et une autre manière d’être devient possible.
Pour moi, la question la plus précieuse, celle qui m’aide à retrouver de la clarté, est : « De quoi ai-je besoin maintenant ? » Elle demande une reconnexion viscérale au corps et m’aide à reconnaître le besoin plus profond qui se cache derrière l’impulsion d’agir. En restant avec cette question plutôt que de me précipiter dans l’action (souvent inconsciente), je retrouve à la fois de la conscience et une capacité d’agir plus juste: de nouvelles portes s’ouvrent à moi.
Tout aussi essentiel est l’ancrage relationnel, c’est-à-dire la manière dont la présence d’un autre peut nous aider à revenir à nous-mêmes lorsque nous n’y parvenons pas seuls. De la même façon qu’un traumatisme vécu dans la relation peut marquer profondément, les processus de transformation et de réparation s’enracinent eux aussi dans la relation. La présence d’un thérapeute, d’un ami, d’un proche peut offrir ce soutien.
Même lorsque le traumatisme et les mécanismes de défense qui en découlent nous poussent à nous retirer; à nous fermer au monde, à prendre nos distances ou à chercher refuge dans l’isolement, le corps, lui, ne cesse jamais d’aspirer à un lien authentique. Rétablir la confiance, réinventer la manière dont nous entrons en lien avec nous-mêmes et avec les autres, voilà ce qui se trouve au cœur du processus thérapeutique.
Depuis notre naissance, la manière dont nous incarnons notre expérience du monde se construit à travers l’“attunement” (cette capacité à être en résonance avec l’autre et à la recevoir en retour); les visages qui répondent, les gestes, le toucher. Le toucher, lorsqu’il est offert avec consentement et clarté, et s’il est utilisé au bon moment dans le cadre de la thérapie corporelle, peut devenir une ressource puissante d’ancrage. Il définit aussi les contours du soi — là où je m’arrête et où tu commences.
Un toucher ferme et rassurant nous apprend à situer notre corps dans l’espace, à reconnaître nos limites, et à ressentir la juste distance entre être avec soi et être avec l’autre.
À mesure que nous progressons dans cette pendulation entre exploration et sécurité, entre expansion et contraction, nous élargissons peu à peu notre fenêtre de tolérance, c’est-à-dire notre capacité à rester présents sans être submergés ni nous couper. Lorsque la contraction surgit, nous avons souvent besoin d’îlots de sécurité pour nous guider de la peur vers la présence. Des approches comme les exercices de respiration, en variant son rythme et sa profondeur, le tapping ou l’acupression, l’ancrage par les pieds, la conscience du corps posé sur la chaise, l’écriture manuscrite, le mouvement conscient, les pratiques spirituelles, le dessin spontané ou le lien avec la nature peuvent toutes nous soutenir à cette fin. Se laisser émouvoir ou transporter par l’art — la littérature, la peinture, la photographie, la poésie, la musique, etc — est aussi profondément régénérant.
“Les temps difficiles exigent une danse furieuse. ”
Au-delà de ces voies d’ancrage, je crois profondément que la musique, le chant et la danse comptent parmi les manières les plus puissantes de s’ancrer, de retrouver le “flow” et de se déployer tout à la fois. Se laisser mouvoir par la vibration, retrouver sa voix, son rythme, qu’ils soient vécus seuls ou partagés en communauté, chacun de ces élans ouvre une voie singulière pour revenir à soi.
En somme, ces pratiques sont une invitation à s’ancrer, à explorer et à laisser circuler plus librement notre énergie vitale. Le sens profond de la transformation trouve peut- être sa plus belle expression dans les mots d’Alan Watts :
“La vie n’a jamais été faite pour être comprise,
mais pour être ressentie. Nous passons tant de
temps à vouloir tout expliquer, réparer, résoudre, contrôler. Mais la vie n’est pas une
énigme, c’est une vague. Tu n’étais pas destiné
à porter la vague, mais à la laisser te
traverser. La joie, la peur, le chagrin, les
instants qui ne prenaient sens que bien plus
tard... tu n’étais jamais brisé, tu étais en
devenir.
”
La transformation n’a jamais consisté à “s’améliorer” ou à aspirer à devenir quelqu’un d’autre, mais à consentir à être pleinement soi-même et à laisser la vie nous traverser, dans un processus en perpétuel devenir.
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