L’Être en Perpétuel Devenir, Partie 1 :
Qui Suis-Je ?
« Deviens ce que tu es. » Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, 1882.
Au début des années 2000, j’ai quitté ma ville natale, tournant une page de ma vie pour en ouvrir une nouvelle. Depuis, j’ai découvert des cultures différentes, eu trois merveilleux enfants, jonglé divers rôles, changé de carrière, célébré la vie, affronté des défis et rencontré des personnes incroyables, repoussant sans cesse les limites de ma conscience. Bien qu’il m’arrive encore de me perdre dans mes doutes, j’intègre peu à peu mes multiples facettes, me sentant chaque jour un peu plus entière.
Ce parcours, marqué à la fois par l’expansion et la fragmentation, m’a appris que le changement est profondément lié à l’épanouissement de ce que nous sommes. En réfléchissant à ces transformations, je vois la danse entre l’être que j’étais et celui que je deviens sans cesse, l’interaction entre le personnel et l’universel. Ce cheminement m’amène à une question plus large : Qui sommes-nous ? Et comment naviguons- nous l’évolution perpétuelle de notre identité au fil du temps?
En feuilletant mes anciennes notes, j’ai trouvé ces mots : « [...] Voici la richesse incommensurable qu’offre la rencontre de différents lieux et cultures : vous entendez de nouveaux sons, vous découvrez de nouvelles odeurs, de nouvelles saveurs, vous apprenez de nouvelles langues, vous observez de nouvelles façons dont les gens s’expriment, vous apprenez à apprécier un nouvel humour, vous comprenez un nouveau système de valeurs, vous faites l’expérience de la vie à travers un nouveau regard. Votre notion de “normalité” change. Votre champ de pensée, de sentiment et d’être s’élargit. Votre sens de l’identité s’étend. Il y a plus d’espace pour la créativité. Vos limites sont repoussées par la nouveauté. Cela s’accompagne d’un inconfort, au début, pas celui d’aller à l’encontre de vous-même, mais celui d’aller vers l’Autre, le Différent,l’Inconnu, d’aller plus loin. Si vous pouvez rester ouvert à de nouveaux lieux, à de nouvelles personnes tout en restant fidèle à vous-même, de belles choses peuvent émerger dans le monde.»
J’ai sans doute écrit cela dans un moment d’exaltation, après les innombrables hauts et (surtout) bas que j’ai traversés en essayant de m’adapter à la transition entre New York, une ville où je me sentais profondément alignée, et ma nouvelle vie dans le sud de la France. Relire ces pensées, jetées sur le papier dans l’urgence du moment, me rappelle combien l’écriture a pu me guider dans les périodes de changement.
En rédigeant ces lignes, consciente de centrer ce texte sur ma propre histoire, je suis frappée par la manière dont l’écriture, comme toute démarche créative, commence souvent par un repli narcissique nécessaire, une plongée intérieure qui, bien qu’intimiste, s’avère essentielle pour donner sens à ce qui nous traverse. Joan Didion illustre cela avec une grande justesse dans son essai “On Keeping a Notebook” : « L’élan d’écrire est profondément compulsif, inexplicable pour ceux qui ne le partagent pas, et n’est utile qu’accidentellement, de manière secondaire, comme toute compulsion cherchant à se justifier elle-même. » Elle ajoute, avec une honnêteté poignante : «Pourtant, nos carnets nous trahissent : aussi consciencieusement que nous y notons ce que nous voyons autour de nous, le dénominateur commun de tout ce que nous observons reste toujours, de façon transparente et sans honte, l’implacable 'je'.» (Slouching Towards Bethlehem , 1968)
Cette prise de conscience m’amène au cœur de mes réflexions : combien de mes lectures, de mes écrits et de mes intérêts ont été une tentative de me rapprocher de qui je suis vraiment.
Au fil de mes années à explorer les complexités de mon identité, j’ai trouvé une certaine clarté dans l’interprétation que Gilles Deleuze propose de la pensée de Spinoza. Selon lui, le soi peut se comprendre à travers trois dimensions essentielles : notre essence, nos parties intensives et nos parties extensives.
Au cœur de notre être repose notre essence, une force singulière qui exprime, à sa manière unique, la substance infinie qu’est la Nature ; la force universelle. Cette essence est notre puissance vitale, ce conatus qui nous pousse à persévérer, à vivre, à continuer. Elle traverse et unit corps, esprit et âme, tissant le fil invisible qui nous relie à tout ce qui existe.
De cette essence naissent nos parties intensives : nos désirs, nos sensations, nos affects et cette énergie intérieure qui anime nos pensées et notre créativité. Ces intensités traduisent les variations de notre puissance d’être, toujours influencées par nos rencontres : la joie, en amplifiant cette puissance, nous ancre dans ce qui nous élève, tandis que la tristesse, en la diminuant, révèle souvent des limites ou des attachements qu’il nous faut transformer. Dans le prolongement de ces dynamiques intérieures, nos parties extensives s’inscrivent dans la matérialité : elles incarnent les formes visibles, les contours mesurables de notre existence dans le monde. Ces deux dimensions, l’interne et l’externe, ne s’opposent pas ; elles dansent ensemble, révélant l’infinie plasticité de notre être en devenir.
Pour Deleuze, la tristesse n’est pas une fin en soi. Elle nous invite à comprendre ce qui restreint notre puissance, nous poussant ainsi à dépasser ces obstacles pour réorienter notre énergie vers une joie active. Dans cette dynamique, chaque transformation crée de nouvelles facettes de nous-mêmes, tandis que d’autres évoluent ou s’effacent. C’est dans cette interaction constante entre notre essence et le monde que se façonne, en nous, la singularité de notre existence.
Ces éclairages m’ont permis de comprendre que ma quête de clarté et ma recherche de sens ne sont pas de simples aspirations isolées ou indépendantes. Elles s’inscrivent dans une dynamique plus vaste, portée par une impulsion profondément humaine, une manifestation de la force vitale en moi. Cette force, comme l’a si bien décrit Spinoza, ne cherche rien d’autre qu’à persister dans son être, à vivre, à s’épanouir et à se déployer. En réfléchissant à mon expérience, je perçois combien cette impulsion à persister et à grandir influence continuellement mon être en perpétuelle transformation.
Comment cela s’exprime-t-il à travers l’identité ? Bien que nous soyons tous issus de la même force originelle, notre héritage et nos racines imprègnent profondément notre singularité avant même notre premier souffle. Pourtant, ce schéma initial ne dicte pas tout ce que nous deviendrons. La science, notamment par l’étude de l’épigénétique, révèle combien notre environnement et nos expériences influencent l’expression même de nos gènes.
À la naissance, le sujet en devenir, unique à ce moment-là et pas encore suffisamment différencié, s’oriente instinctivement vers une rencontre, celle du premier autre. C’est à travers cet autre que les premières expériences sont assimilées, transformées et deviennent le carburant qui nous permet d'avancer. Peu à peu, le désir émerge et commence à modeler notre première conscience du monde, semant la graine de notre rapport à l’autre. Ces expériences fondatrices de la petite enfance établissent les bases de ce que nous sommes appelés à devenir. Par la suite, chaque instant, chaque rencontre, ajoute une couche à notre mémoire et contribue à façonner notre être. Comme l’affirme Leibniz, la mémoire est garante de la question de l'identité, ce lien invisible qui nous maintient et nous accompagne au fil de la vie. Nous réapproprier notre mémoire et l’intégrer nous permet de retrouver la résilience nécessaire pour accueillir l’autre, l’inconnu, et les transformations essentielles à notre évolution.
« Laisse-toi silencieusement guidé par l’étrange attraction de ce que tu aimes. Elle ne t’égarera pas »
À la manière d’une trame qui rassemble les pièces de notre identité, la thérapie m’a offert un espace pour revisiter mon histoire et lui redonner du sens, surtout dans des moments de crise existentielle. Elle m’a permis d’explorer mon parcours, d’en déplier les strates et de laisser émerger un nouvel ordre. Pas à pas, elle m’a guidée vers une meilleure compréhension de qui je suis et de ce que je veux véritablement dans la vie.
Un enseignant a un jour partagé une réflexion qui a profondément résonné en moi: « La thérapie aide l’individu à mettre de l’ordre dans son histoire. S’il n’a pas donné un sens au chaos, il ne peut pas accéder à un sentiment cohérent de soi. Avant cela, la structure de l’identité reste fragile, peinant à se stabiliser entre l’angoisse et la réalité. La thérapie atteint un moment charnière lorsque le patient [client] commence à discerner ce qui est universel dans son expérience et ce qui lui est unique, basé sur les schémas qui ont façonné sa vie. Ce n’est qu’alors qu’il peut commencer à mettre des mots sur son identité : “Pouvez-vous définir qui vous êtes ?” C’est le moment où il peut dire : “Je sais qui je suis. Je suis l’enfant de telle personne, voici ce qui m’est arrivé, voici ce qu’a été ma vie, voici ce dont je souffre, voici ce que je ne peux plus tolérer, et voici ce que j’aimerais.” Et c’est dans cette déclaration finale “voici ce que j’aimerais” que l’identité trouve son socle. Car c’est dans nos désirs, uniques et personnels, dans ce qui nous fait véritablement nous sentir vivants, que réside le véritable noyau de qui nous sommes. » (David Faure, Mars 2022)
Cela s’inscrit dans les trois aspects du soi tels que décrits par Deleuze, ouvrant un espace qui à la fois distingue ce qui relève de l’universel et ce qui appartient au personnel, et tisse ces éléments en un sens cohérent de l’identité.
Avec le temps, j’ai compris que la mémoire ne réside pas seulement dans l’esprit, mais qu’elle est profondément ancrée dans le corps. J’ai également réalisé que « lâcher prise » et avancer ne peuvent pas être des actes de simple volonté. Cela exige de revisiter, et de revivre, dans un environnement sûr et bienveillant, les expériences imprimées dans nos corps. Ce n’est qu’alors que nous pouvons dénouer les schémas qui nous retiennent, libérer ce qui est figé et permettre à notre système nerveux de se réajuster. En revisitant pleinement certaines expériences du passé, nous leur permettons de nous traverser, de se dissiper, et enfin, de nous permettre d’avancer.
En explorant la manière dont le corps conserve en lui nos souvenirs et émotions enfouis, je repense à l’analyse d’Alan Watts sur la relation entre le corps et l’âme. Il écrit: « La psychanalyse nous rappelle que nous sommes des corps, que la répression trouve sa source dans le corps, et que la perfection relèverait du domaine du corps absolu. Le but de la psychanalyse, encore inachevé et à peine conscient, est de ramener nos âmes à nos corps, de nous ramener à nous- mêmes, et ainsi de dépasser l’état d’aliénation qui caractérise l’humain. » (« Psychotherapy East and West »,1961).
Cette compréhension, alliée aux circonstances de la vie, m’a menée vers Core Energetics , une thérapie psycho-corporelle qui a profondément soutenu mon processus. Elle m’a permis de m’ancrer dans mon histoire, de me connecter à ce qui émerge en moi et de partager cette expérience afin qu’elle trouve un écho chez les autres. Dans ce cheminement, je souhaite non seulement cultiver des liens authentiques, mais aussi honorer et servir notre humanité partagée.
Pour d’autres, cet ancrage peut naître dans la “solitude”, la contemplation, la méditation, ou encore à travers la lecture, l’écriture, le dessin, la danse, la musique, le travail créatif, le service à la communauté, ou une combinaison de ces voies. Tout ce qui vous permet de vivre vos questions, d’habiter pleinement votre corps et d’avancer vers ce qui vous fait vous sentir vivant mérite d’être exploré. Bien que profondément personnelle, cette quête ouvre un horizon universel : celui de reprendre les rênes de sa vie et, par cet acte, d’ouvrir un chemin pour que d’autres reprennent les leurs.
Les mots empreints de sagesse de Rainer- Maria Rilke, dans Lettres à un jeune poète, illustrent magnifiquement ces réflexions. Bien qu’il évoque l’amour romantique, son propos semble s’appliquer à toutes les formes d’amour: « Car l’amour, ce n’est pas d’abord se donner ou se rejoindre l’un l’autre. C’est une haute occasion pour l’individu de mûrir, de devenir quelque chose en soi, de devenir un monde, un monde en soi pour un autre être.»
Au bout du compte, c’est un retour à soi, cet espace intérieur où nous apprenons à éprouver, à nous comprendre et à incarner les valeurs qui s’alignent avec qui nous sommes, tout en restant ancrés dans notre corps. Cela commence par le ‘je’, mais s’élargit peu à peu pour inclure l’autre. Cela devient un ‘nous’ nourri d’amour : un amour romantique, amical, familial ou celui que nous offrons à notre communauté. Bien que parfois solitaire, ce chemin possède une portée qui dépasse notre individualité, invitant d’autres à être touchés, à bouger, à agir. Dans cet accueil, dans cette réciprocité de soutien, nous redécouvrons une unité qui transcende le soi. C’est dans cet espace partagé que nous pouvons créer un monde plus libre, plus juste, et façonné par la vulnérabilité et la beauté de notre humanité commune.
Nous sommes à la fois notre essence, nos origines, notre histoire, et le potentiel créatif qui cherche à s’exprimer à travers nous; tissés dans une trame plus vaste que nous, celle de la vie, celle d’un soi en perpétuel devenir. Dans "L'Être en Perpétuel Devenir, Partie 2 : Qu'est ce Qui m’Empêche d’Avancer?" nous nous pencherons sur la manière dont les blessures du passé s’ancrent dans le corps et l’esprit, façonnant nos schémas et nous empêchant d’accéder pleinement à notre élan vital. En portant un regard conscient sur ces empreintes, nous pouvons commencer à desserrer leur emprise et à nous ouvrir à une plus grande liberté. Cette exploration se poursuivra dans les prochains chapitres, où nous approfondirons ce chemin d’intégration de ce qui fut, tout en créant un espace pour ce qui demande à émerger.
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